LE MANIFESTE LABYRINTHIQUE

Les labyrinthes sont présents dans pratiquement toutes les civilisations et les cultures du monde. Des égyptiens aux romains, en passant par les grecs, chez les catholiques, de la Scandinavie aux vastes plaines du Pérou, des tribus amérindiennes aux contreforts du Tibet, en Chine, en Inde, en Nouvelle-Calédonie, ils sont partout. Autant d’approches symboliques et autant de significations.

Sans m’étendre sur leurs nombreux sens, concrets ou abstraits, je souhaiterais simplement dire quelques mots sur le mythe qui nous est certainement le plus familier : le mythe grec.

Il n’y a que trois personnages qui sortent vivants du labyrinthe, Dédale et son fils Icare, Thésée grâce à Ariane. Ont-ils du mérite ? Dédale, qui est pourtant l’architecte du labyrinthe trouve un stratagème, il fuit le lieu, avec Icare, en se fabriquant des ailes à l’aide de cire. Là où certains voient une élévation, d’autres voient une fuite, une tricherie, qui se termine d’ailleurs tragiquement pour le fils. Pas de mérite pour eux donc…

Thésée lui, a au moins la grandeur de tuer le Minotaure, mais il revient sur ses pas grâce au fil d’Ariane, il ne trouve donc pas non plus la sortie (pour autant qu’il y en ait une, le mythe grec n’étant pas très clair à ce sujet).

Je ne vois donc pas beaucoup de grandeur dans le mythe grec, soit. Mais dès lors, pourquoi donc ces géométries, ces architectures sont-elles si fascinantes, si envoûtantes, si puissantes ? C’est sans doute parce qu’elles nous parlent de nous, de notre âme, de notre intimité, de nos chemins.

Dans certaines cultures, le labyrinthe est un chemin vers Dieu, vers la Femme et sa fertilité, vers une abondance nourricière, vers la guérison, en quelque sorte, vers un chemin objectivé.

Les labyrinthes que je présente ont une entrée et une sortie, avec un chemin et une unique solution. Celui qui s’y aventure, symboliquement à l’aide d’une bille, ou seulement par le regard et la concentration, entreprend un voyage à l’intérieur de lui-même. Comme l’a dit Sartre, il devra « inventer son chemin ». Il y fera des erreurs, il errera, il doutera, il parcourra plusieurs fois les mêmes couloirs sans trouver la solution, il y sera perdu.

Lors d’un voyage lointain, on me raconta que lorsque les aborigènes d’Australie sont si éloignés de leur village qu’ils ne savent plus où se trouve exactement ce dernier, ne disent pas « Nous sommes perdus » mais « Le village est perdu ». Retournement complet de perspective et de philosophie, où ce qui compte finalement n’est pas tant ce vers quoi on va, dans notre cas, la sortie, mais d’être en parfaite harmonie, et si possible heureux, paisible, serein à l’endroit où l’on se trouve à un moment donné.

Ceci rejoint ce que décrit Camus dans le mythe de Sisyphe. Dans l’absurdité du monde et de sa condition d’homme, Sisyphe accepte cette dernière, et par là, trouve le bonheur. Et d’affirmer : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Vivre ce monde sans trop d’espoir tout en n’y étant pas désespéré. Voilà le sens de l’existence dans le labyrinthe, et par extension dans nos vies, puisqu’elles sont labyrinthiques.

Regardons maintenant ma création sous un autre angle, par en-dessus. En partant des murs extérieurs, on peut suivre des murs intérieurs. Ils forment comme des branches d’arbres. Certaines sont petites et courtes, d’autres sont presque interminables et d’une grande complication. Celles-ci ne tiennent par presque rien et sont donc d’une immense fragilité. Voilà aussi ce que nous sommes : Ici, simplissimes et solides, et là, complexes et terriblement vulnérables.

Pourtant dentelle d’aluminium sensuelle et subtile, mes labyrinthes ne sont toutefois jamais que deux ensembles de murs qui se complètent et qui s’assemblent, comme une sorte de yin et de yang, comme les deux hémisphères d’un même cerveau, comme les corps de deux amants dans une parfaite osmose amoureuse. Dualités donc: Nos côtés sombres et nos côtés lumineux. Nos forces et nos faiblesses. Nos joies et nos mélancolies. Toutes les complexités de nos esprits s’y trouvent incarnés. Belle perspective aussi d’y retrouver un éblouissant Eros, ici presque humain, en remplacement d’un funeste Minotaure, monstrueux et sauvage.

Ce que nos illustres Anciens n’ont pas compris, c’est qu’il existe des techniques pour sortir assurément de tous les labyrinthes, aussi complexes et vastes soient-ils. Révéler ces techniques ôterait ici tout le sel de la découverte et de l’exploration. D’autant qu’on ne visiterait qu’une seule partie de cet espace fermé avec une monotonie quasi robotique et binaire. Un peu comme si on refoulait la moitié de son individualité.

Dans le labyrinthe, on peut aussi courir tête baissée, sans réfléchir, fuir, comme tous ces gens qui sont perpétuellement dans l’action, pour ne pas être envahis par les doutes et les questions existentielles que notre condition humaine nous impose. Mais ces fuites seront vaines, puisque, où qu’ils aillent, ils finiront toujours par se retrouver face à eux-mêmes, dans les mêmes impasses, au fond des mêmes culs-de-sac.

Nos vies sont dédales : il faut donc y affronter notre solitude, notre triple solitude même : l’impossibilité d’exprimer avec justesse la complexité de nos émotions, l’impossibilité de le faire à la vitesse où on les ressent et l’impossibilité de communiquer tout cela à un être aimé. Voilà les véritables murs du labyrinthe. Condamnés que nous sommes à n’être que très partiels pour les autres, et les autres à n’être que très partiels pour nous.

Je vois encore l’entrée du labyrinthe comme celui de notre naissance… Parce qu’il est mesquin de tricher, parce que la vie est souvent absurde, parce que nous nous égarons parfois, parce que nous sommes à la fois simples et complexes, fragiles et forts, sombres et lumineux, tristes et joyeux, lâches et courageux, seuls aussi, il nous faut accepter le dédale au premier jour de nos vies. En percevant la complexité, la difficulté, l’immensité et la beauté du labyrinthe, nous apprenons, nous évoluons, nous grandissons.

Et lorsque nous approchons de la sortie, de la mort donc, quand Thanatos rôde, après toutes ces errances et tous ces apprentissages, peut-être comprendrons-nous la valeur de ce qui a été réalisé. Comme le dit Sénèque « ce que tu as accompli de ta vie apparaîtra au moment où tu perdras cette vie ».

Pour toutes ces raisons, le labyrinthe est une allégorie de l’existence, de toutes nos existences.

Olivier Feverole

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